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Patrick MORISSET-CHEVALIER

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Quelques textes écrits au long du temps en écho à l'actualité personnelle ou relationnelle.

L'intransigeance

   L'intransigeance est typiquement l'effet de ceux qui n'ont pas pu faire la démarche de descendre en vérité dans leurs profondeurs... Bien au-delà du psychologique-analytique pur, qui n'a pas forcément de dimension d'âme, cela demande une démarche de type philosophique, intérieur, spirituel, au choix... C'est vraiment quand on expérimente qu'on est potentiellement capable de tout, qu'on vit et reconnaît ses limites avec la conscience d'en être agi, conditionné, qu'on peut transposer envers l'autre et envisager que lui aussi a ses propres prisons. Lesquelles ne ressemblent pas aux nôtres dans la forme, ce qui est toujours une difficulté parce qu'on comprend à la rigueur ce qui nous ressemble et beaucoup moins des fonctionnements différents.

    Mais quand on intériorise véritablement la conscience de ses limites, la forme ne compte plus. On sait que structurellement l'autre a les mêmes pauvretés, et a droit à la même compassion.

 

    On peut très bien avoir un suivi psy, et même faire une analyse, si on n'a pas cette lucidité libératrice de reconnaître ses failles, de devenir enfin responsable (et non coupable), c'est le refus d'une image de soi alors considérée comme négative qui l'emporte, la culpabilité enfouie, et on reste dans le jugement, dans la projection, dans le règlement de compte...

    La différence de l'autre sert d'exutoire... Dès qu'on peut taper et juger, on sort la colère accumulée envers la vie et envers soi... Et on ne quitte pas le processus qu'on va ainsi pérenniser et transmettre...

 

    C'est vraiment le problème de l'ego face au vrai moi... L'ego est plein de défenses, de justifications, et tente par tous les moyens de préserver son fonctionnement. Le vrai moi est ce qui apparaît dans l'appel initial à naître, pour se dégager des conditionnements de l'hérédité, de la culture, de l'éducation, des blessures archaïques ou des traumatismes du vécu, pour retrouver la fraîcheur libre du nouveau.

    Cette descente dans nos profondeurs est un véritable travail d'appauvrissement, de consentement à quitter sécurités acquises, savoir et certitudes. C'est à cette condition et à cette condition seulement, que comme dans un grenier surchargé et poussiéreux, nous pouvons faire place nette pour accéder au propre et à la lumière.

 

    Et ne nous y trompons pas, cette descente en soi n'a rien de doloriste... C'est un piège de l'ego que de se croire humble parce qu'on a une image négative de soi... Pas du tout ! La dévalorisation ou la culpabilité n'est qu'une façon négative de se donner de l'importance. On est toujours le centre de sa préoccupation, que ce soit dans les larmes ou dans l'importance qu'on affiche socialement en compensation... Se quitter (pour se trouver) c'est se décentrer, ne plus tenir toute la place, que ce soit de sa surestime ou de sa douleur, ce qui est une alternance symétrique.

 

    Accepter de perdre ses repères, même si on sait qu'ils sont faux, n'est jamais facile, à moins d'être à saturation, ou mû par un désir spirituel authentique. (le terme de spirituel n'a rien de religieux dans le sens présent). Mais celui qui plonge pour la première fois est paniqué, puis goûte aux joies de l'eau dans laquelle le corps n'a plus de poids... Il s'agit de passer dans une autre dimension, d'accepter un regard intérieur, de décoder en soi et chez les autres au lieu de rester à la surface épidermique et grossière des choses, là où se jouent toutes les rancœurs, les rivalités, les ressentiments, les jugements, les colères, les mépris, les refus de s'ouvrir, les rigidités, les interprétations, les projections...

 

    Ces projections ne sont pas seulement le fait de « déplacement » de notre violence, mais aussi d'incapacité à imposer à l'autre un dépassement, un interdit, un stop, tant tout ce qui apparaît comme contrainte peut évoquer sourdement la souffrance personnelle de l'enfant en soi, et nous empêcher d'avoir une responsabilité adulte, une affirmation du droit de chacun et de sa propre estime...        On n'ose pas mettre l'autre devant un pas à faire parce qu'on ne peut pas, et que renvoyer l'autre à son propre chemin, à ses responsabilités, à sa dignité d'être, nous est déchirement...

 

    Il est tellement évident dans toutes les situations de souffrance, d'agacement relationnel, de vie en commun, que nous ne sommes pas libres, pas dilatés, pas souples, mais perclus de limites... Rester dans le monde des apparences, là où se joue impulsivement la loi de l'attrait-répulsion, n'apporte rien... C'est en allant au-delà en soi, que tout peut advenir...

    Se servir de sa souffrance pour juger ou casser est une réaction infantile... Du même type que celle qui consiste à projeter sa colère sur quiconque fait une gaffe, tellement c'est sa propre colère refoulée envers la vie ou envers soi qui déborde, faute de l'avoir identifiée...

    Et si on croit savoir, si on croit être en mesure de juger, de caricaturer la situation des autres, on est dans la rigidité d'une protection où ses propres conflits plus ou moins refoulés sont livrés à eux-mêmes sans désir de grandir...

   La dureté du cœur vient principalement de l'attachement à soi, de l'incapacité à quitter l'évidence orgueilleuse et fermée de sa logique.

    Dès qu'on évacue sur les autres, on échappe au travail sur soi, et on reste dans des schémas de répétition interminables, confrontés à ses blessures et ses questions tant qu'on ne les élude pas dans des compensations ou des fuites qui sont parfois des défis déguisés et latents à la mort...

     C'est en allant au bout de l'émotion qui nous agit, dans sa réalité ultime, dans ses causes, allant reconnaître ses peurs et ses griefs, qu'on peut enfin s'en libérer...

 

    Alors on vit quelque chose d'extraordinaire, qui est l'expérience d'être relié, relié à soi en amour-humour, relié à l'autre, relié à la vie, relié au tout...

    On passe d'un état mortifère et moribond à du vivifiant... Et on découvre la joie où l'être se vit unifié, solidaire, serein, confiant, et enfin capable de relation vraie et d'amour.

 
Un nouveau paradigme

Les milliardaires n'ont jamais été aussi nombreux, selon le dernier indice Forbes.

Les scandales liés aux lobbies pharmaceutiques, agro-alimentaires, environnementaux, constructifs, énergétiques non plus.

 

Jamais la parabole de la paille et de la poutre n'aura été aussi vérifiée, l'application zélée de lois contraignant de plus en plus la sphère personnelle, se faisant aux dépens du peuple, pendant que les puissants favorisent impunément pollution, maladies, précarité, déséquilibre social, à une tout autre échelle que ce qui est traqué à grands frais par les agents de l'Etat...

 

L'information soi-disant démocratique n'est que mensonge et manipulation, les décisions arrangeant les lobbies et les "amis" étant prises en catimini et dans un maximum d'opacité (les exemples sont légions et dénoncés par des associations et pétitions qui n'ont que rarement gain de cause, la vérité n'étant plus une question d'éthique mais de capacité de pression).

Ce qui concerne le peuple au plus près de sa vie quotidienne n'est jamais soumis à consultation, et on ne lui donne qu'à subir la multiplicité des lois qui en font un serviteur insidieux, involontaire et impuissant des grandes finances et des pouvoirs en place. La confiscation démocratique est en marche !

 

Parallèlement on brandit la peur des menaces pour l'ordre établi, on invente des terroristes ou des sectes pour faire peur et justifier la soi-disant défense des libertés, pendant qu'on étouffe les initiatives qui pourraient menacer la concentration des richesses. (Certes il existe des sectes, mais s'il convient de les "surveiller", leur impact pervers est sans aucune mesure avec ce qui nous est imposé de la pensée unique, de la domination financière, et du contrôle quasi total de la vie privée).

 

 

L'hypocrisie et la duplicité des politiques à travers une opposition gauche - droite de plus en plus confuse, trompe (de moins en moins) les masses, et on assiste au-delà des discours idéologiques blindés sur leurs convictions fondatrices, à un consensus tacite où se retrouvent les privilégiés de tous les partis et syndicats.

Les élites dirigeantes de l'Etat et du soi-disant fonctionnement démocratique -opposition comprise- se retrouvent toutes tendances confondues dans les mêmes cercles de copinage avec des stratégies de préservation du système manipulant l'opinion pour maintenir l'apparence d'une pluralité. Les bénéficiaires en sont toujours les mêmes et s'enrichissent toujours plus.

Ceux qui ne veulent pas rentrer dans ce fonctionnement habilement défini comme le « seul choix démocratique » sont diabolisés. On persuade donc le peuple qu'il œuvre pour sa liberté en pérennisant le seul système se présentant comme garant d'une modération démocratique, en réalité une vitrine qui se fissure de plus en plus et ne trompe pas grand monde dans l'auto-protection de privilèges dont à la fois les abus et la dissimulation renvoie l'Ancien Régime à un statut d'écolier... 

 

Cette manipulation de l'opinion est telle que l'abondance et le maniement tactique de la désinformation concourt à la lassitude, au désintérêt, et plus gravement au soupçon généralisé.

La plupart de ceux qui se disent solidaires des milieux défavorisés n'ont quête que d'en sortir et de les oublier, dès qu'à leur tour ils accèdent à une certaine sécurité. Seuls leur restent leur discours, et un positionnement politique qui justifie leur embourgeoisement.

 

Les débats médiatiques, soumis à l'audimat, sont indigents de ressemblance et d'insistance répétitive, répondant jusqu'à la saturation aux thèmes conjoncturels censés captiver l'opinion, et pour lesquels des pseudos spécialistes se succèdent au micro ou à la caméra. Toute parole "définitive", philosophique, rejoignant l'homme dans son essence en est absente, pour privilégier un questionnement artificiellement entretenu dont on n'entendra d'un coup plus parler dès qu'une autre thématique évanescente en prendra la place avec le même battage abusif.

 

Face à cette dissolution de tout référentiel idéologique fiable, ni la hauteur d'une culture intelligente, ni les religions ne font plus poids.

Les médias ont bien compris que loin d'exacerber un sens moral, l'abêtissement massif et les implications financières démesurées du sport, du showbiz, et des jeux ne pouvaient qu'entraîner un plébiscite aveugle d'une masse souffrant par ailleurs de l'injustice et de la paupérisation. Les subventions sociales minimum contribuent à ce que rien n'ait changé depuis Rome : Du pain et des jeux, voilà qui tente de distraire suffisamment le peuple et le dispenser de se poser des questions sur sa dignité... Il faut avouer que la technique est éprouvée...

Un assistanat bien dosé pousse à l'oisiveté consommatrice, pendant que des zones de non-droit -comme il est coutume de les appeler - concourent à une économie parallèle face à laquelle le fautif est souvent la victime même des actes délinquants, ayant le tort d'un modèle de vie classique et laborieux.

Des quotas et directives s'ajoutent aux passe-droits officiellement inexistants, pour distribuer les diplômes, attribuer les postes clés, correspondre aux statistiques souhaitées, donner l'image qui va contribuer à la propagande.

 

Par toutes ces pratiques, interdire d'une façon ou d'une autre la réflexion, la responsabilisation, la diversité créatrice, semble être l'objectif de politiques suffisamment roués pour préserver quelques exemples contraires leur permettant d'échapper à toute interpellation. Tout est stratégie, de quelque bord que ce soit !

 

Mais ne nous y trompons pas, militer pour un égalitarisme de confort ne ferait qu'asseoir l'homme dans une autre passivité. Il s'agirait d'un monde où la vitalité du défi, où l'élan créateur, seraient sacrifiés au mythe d'une égalité conçue de manière extérieure, matérielle, uniforme, ce qui serait un autre totalitarisme.

La faillite des systèmes, malgré les vérités ponctuelles et antinomiques qu'ils contiennent, montre que rien n'est possible sans contre-pouvoirs réels, sans régulation des idéologies, sans transparence et responsabilisation civique.

A titre d'exemple, la personne est transcendante par rapport au groupe, mais ne peut advenir ni demeurer sans le groupe... L'Etat doit être exemple et promoteur de justice, ce qui suppose un pouvoir réel et indépendant de validation - désaveu...

 

Dénoncer tout cela serait négatif si cela ne consistait pas à mettre en lumière les impasses d'une fausse alternance, les impasses d'un monde confronté aux excès de sa déliquescence, pour prendre enfin radicalement d'autres voies.

 

L'issue en effet ne peut être que d'un autre ordre... Non dans un système, non dans des structures dont on attend de manière illusoire qu'elles remplacent la responsabilité personnelle, non dans une nostalgie et un effort de retour à des temps révolus où les croyances religieuses et idéologiques fonctionnaient, mais dans une nouvelle intériorité !

Il ne s'agit surtout pas de restaurer des dogmatismes qui rassurent en sauvant l'apparence, mais qui sont devenus inadéquats tant le pouvoir infantilisant qui leur est lié est incompatible avec l'essor de la conscience humaine.

 

C'est d'un manque d'âme que le monde actuel se meurt !

 

L'homme, sous peine de se retrouver à un niveau infra-humain, a besoin d'idéal, de confiance, de solidarité, de justice, de respect, d'appel à se dépasser, d'intelligence, de bienveillance à recevoir et exercer...

Si la pauvreté extérieure est dans bien des pays et parfois dans le nôtre une urgence à soulager de façon responsable, la pauvreté intérieure, le cynisme utilitariste ambiant, le repli sur un hédonisme consumériste et individualiste, n'en sont pas moins des indicateurs d'une crise beaucoup plus grave que la crise économique...

 

Face à l'effondrement de toutes les balises qui ont maintenu vaille que vaille l'identité de l'occident depuis des siècles, nous avons besoin d'un nouveau paradigme, dépassant les rivalités politiques et religieuses, s'affranchissant de la course au profit, et favorisant la place de chacun à la mesure qui est la sienne, l'harmonie ne pouvant exister que par et dans la diversité.

 

"Le chemin spirituel est un chemin de guérison et d'intégration qui ne nous demande pas la perfection, il nous demande la sincérité et l'engagement" dit Marguerite Kardos dans sa préface au dernier livre d'Alain Chevillat "Les semeurs du vivant" http://www.terre-du-ciel.fr/

 

Le sacré de la vie est à recevoir avec tremblement, et c'est peut-être ce refus de dépendre, d'appartenir à un tout, qui amène à la massacrer.

 

Voilà la radicalité de notre contestation, qui loin des révolutions extérieures même si celles-ci sont parfois nécessaires, voudrait contribuer à ce que l'homme ré-habite son âme, retrouvant ainsi le chemin d'une joie authentique, indissociable de l'effort et de l'ascèse...

 
Et alors ?  (suite )

Suite à mon article sur un nouveau paradigme, un ami lucide et bienveillant me résuma mon intervention par ces deux mots : "Et alors ?"...

Là en effet, est toute la question !

 

On peut passer sa vie à repérer les incohérences, en pensant être utile à la communauté humaine, mais que fait-on de sa vie à soi ?

On peut être transporté par une nouvelle prise de conscience subjective concernant telle ou telle problématique, et s'apercevoir que nous ne faisons en fait que rejoindre dans le temps et l'espace tous ceux qui ont déjà et bien mieux que nous, situé les contours du débat...

On peut lire, écrire, écouter, regarder, y compris et surtout sur des sujets importants, et que cela reste extérieur, horizontal, labile, divertissant au sens pascalien...

 

Le plus gros danger des thèmes essentiels, est qu'ils donnent le sentiment d'y participer lorsqu'on s'en occupe, lorsqu'on en parle, lorsqu'on en traite, lorsqu'on en est fugitivement touché, lorsqu'on s'en croit éclairé, alors que l'intériorité vraie est abandon du faire, pour atteindre en soi l'écho vertigineux du silence...

L'abondance des livres vaut infiniment moins que la présence d'un être à lui-même, habité par une seule et vivifiante parole !

 

Mais ne nous y trompons pas, pour la plupart d'entre nous, aucune évolution n'aurait eu lieu sans l'accès à la pensée des autres, à leur sagesse, à leurs informations... Seulement vient un jour où se pose la question : "Et alors ?"...

Il y a une rupture essentielle dans ces deux mots, qui proposent de passer de la dispersion, à la nourriture...

 

Certains l'ont tellement compris que sans délaisser totalement les ouvrages, ils se sont mis à la terre, au travail, au désert, à ce qui permet d'apprendre par l'enseignement de l'instant dans l'affrontement à soi...

Ce faisant, mes propres mots me semblent incongrus, me prenant en défaut de sobriété, de cohérence et de silence... Sans doute la légitimité de la parole vient-elle de ce que sa forme est mouvante, pouvant dire à l'un ce qui ne dit rien à l'autre...?

"Et alors ?"

 

Là se joue le mystère d'un renversement qui responsabilise avec grandeur et liberté !

On n'est plus dans l'ego du faux souci des autres à travers lequel on cultive de façon ambivalente son importance, mais dans l'âpre simplicité de son chemin à soi.

L'autre, est retrouvé "autrement"... dans la conviction que c'est uniquement la qualité de son propre ajustement qui peut devenir aide !

Alain Chevillat parle de la transmission de l'expérience spirituelle par contagion. Quelle autre façon en effet de communiquer quelque chose qui ne peut s'apprendre qu'en l'expérimentant ?

C'est alors cette adéquation de l'être à l'instant, à l'exigence amoureuse de l'instant, qui seule fonde la reliance, la prière, et rayonne...

 

Cette notion de prière peut faire sourire et ironiser tous ceux qui la jugent crédulité, superstition mystique n'ayant d'autre impact que de se rassurer contre ce qu'on ne maîtrise pas... ou de se donner bonne conscience envers ce qu'on ne peut ou ne veut pas faire...

Il est effectivement presque choquant et en tous les cas dérisoire, de constater avec quel automatisme aussi inapproprié qu'inefficace la prière est mise en exergue dans la culture religieuse...

 

Quel paradoxe par exemple de voir qu'on annonce prier en consonance d'une action divine pour les victimes d'un drame dans lequel à l'évidence Dieu, comme à l'accoutumée, n'intervient pas ! Quelle subtilité intellectuelle permet de penser l'efficience face à la constatation de l'absence ? Combien de fois entend-on "Je vais prier pour toi !" dans cette formulation qui mêle projection affective, techniques d'affirmation positive, et intentionnalité plus ou moins magique !

 

D'ailleurs, si la prière ou n'importe quelle forme d'action invisible pouvait changer le cours des choses, que nous resterait-il du peu de liberté personnelle que nous laissent nos conditionnements déjà présents ? A qui devrions-nous d'être en telle circonstance aidés d'une façon qui tient davantage à l'ingérence, à l'influence, voire à la manipulation ? Nous serions soumis à l'arbitraire de ceux qui pensent à nous envoyer des pensées célestes, et qui le veulent bien...

Il faut pourtant sortir de cette apparente rigueur démonstrative où soit la prière est efficiente, et ça se saurait, soit elle ne l'est pas, et elle reste un doux leurre...

Toutefois une dimension autre existe où il est possible d'être reliés au-delà du temps et de l'espace, et dans laquelle il est possible de s'entraider : C'est l'expérience de l'être !

 

Non pas adhérer à un système, à des idées ou des croyances qu'on reproduit et divulgue sans quitter quelque part, l'extériorité qui s'auto-alimente de certitudes héritées ; mais expérimenter en soi le dépassement de l'ego et des apparences, aller au-delà du socialement reçu et entretenu pour s'approprier l'exigence personnelle du divin.

 

La loi de l'homme, la seule chose qui réponde à son ennui, à son angoisse, et à toutes les réponses de violence, d'importance, de fuite ou de divertissement qu'il y oppose, c'est de naître à la dimension divine qui est à la fois sa source et son achèvement.

 

Toute prière vraie ne peut donc s'inscrire que dans le lâcher prise, dans la seule perspective de se souhaiter et de souhaiter à l'autre, d'être relié à soi-même en harmonie, corps-santé, affectivité-émotion et esprit-amour-volonté.

La pensée positive et les autres formes d'empathie ne peuvent prédisposer les événements et les âmes que dans la mesure où elles rejoignent objectivement (c'est à dire sans forcément la nommer) la loi du divin sans laquelle, selon le mot de Marie-Madeleine Davy, l'homme est amputé...

 

Aller ainsi mystérieusement vers l'autre n'est plus une ingérence, puisque cela consiste au contraire à remettre en liberté vraie, en ajustement à sa finalité...

Quant à l'efficacité de cette démarche, encore faut-il à ce qu'il me semble, qu'il y ait quelque part partage, qu'il y ait échange de vie, dans l'intensité de la présence à l'amour, et dans l'acceptation de porter une part du fardeau de l'autre. Encore faut-il aussi, probablement, que l'autre se situe sur cette même fréquence essentielle, et soit ainsi apte, par son positionnement intérieur, à vibrer dans l'invisible.

 

C'est dans cette façon d'être relié à soi et à chacun, au divin en soi et au divin en chacun, que l'acte vrai dépasse toute parole, tout savoir, toute extériorité, pour plonger dans ce "et alors" qui impose d'être, à un autre niveau.

 

Le nouveau paradigme est certes un champ de conscience différent, mais plus encore, il est son application-implication dans nos vies, déterminant l'humble essentiel d'où la joie constitutive de soi diffuse avec sérénité...

 
Amour et Illusion

Tout amour est coloré des tonalités dans lesquelles nous avons expérimenté l’amour initial du père ou de la mère. A notre insu, ce que nous recherchons comme pouvant nous combler est la complexité -même souffrante ou perverse- qui a structuré en nous l’image de l’amour initial.

Même si l’amour a été défaillant, voire absent, lié à de la violence, des abus, des trahisons, des peurs, des culpabilités, des lâchetés, des possessivités, tout cela est le contexte dans lequel l’aspiration à l’amour s’est structurée.

La projection infantile d’un amour fusionnel et sécurisant va donc se superposer aux situations apparemment fortuites et objectives, pour nous diriger vers celui ou celle qui nous permet de rejouer quelque chose du contexte initial.

Nous cherchons à sauver, à protéger, trouvant de manière ambiguë la sécurité du connu dans l’insécurité même d’une situation où éros et thanatos, attirance et morts se trouvent mêlés.

Notre conditionnement est tel que nous argumentons parfois nos choix au nom d’une rupture avec les données d’enfances, mais soit la personnalité de l’autre révèle avec le temps à quel point nous avons finalement choisi du « similaire », soit la normalité affichée comme désir d’équilibre s’avère incapable de combler, tant l’ambivalence du danger manque à notre représentation de l’amour. L’attraction du flou peut alors être « obnubilatoire », compulsive, tant la souffrance confusément inscrite dans nos choix est mêlée à la mémoire de l’amour.

Nous repérons bien au-delà d’un décodage impossible, celui ou celle qui va s’inscrire dans un jeu où chacun jouera la reproduction des rôles initiaux.

S’il se trouve que les attentes inconscientes se rencontrent, en une émulation qui peut faire croire au destin, il faudra du temps pour que l’articulation pathologique soit révélée, soit par la maturation d’un des deux partenaires, soit par la réalité d’une souffrance –et souvent d’une maltraitance plus ou moins insidieuse- devenant insupportable.

 

 

Tant que nous n’avons pas reconnu cela, nous ne pouvons comprendre nos attirances, nos ambivalences, nos contradictions, nos schémas de répétition et nos échecs.  Tant que nous n’avons pas accepté cela, nous ne pouvons comprendre la façon dont nous perdons la maîtrise et la raison, submergés par l’enjeu de la quête d’amour originelle.

 

Ce n’est pas l’autre que nous aimons réellement, mais par ce que notre inconscient devine et ressent de ses failles, c’est le contexte de l’amour initial que nous cherchons à reproduire, sans en percevoir l’illusion.

Plus nous sommes complices de ce processus, et plus nous restons sous son emprise, ne pouvant, comme sous l’effet d’une obligation viscérale, d’une angoisse, d’un bouleversement passionnel, que refuser, contester ou subir sa réalité. Nous sommes dans le déni…

 

C’est seulement quand nous sommes confrontés à l’étrangeté de l’irrationnel, à la submersion de l’émotionnel, à l’incapacité de toute maîtrise, de tout recul, bouleversés par le déferlement confus du refoulé, par l’ambivalence incompréhensible et interrogeante du désir où vie et mort s'imbriquent, que nous pouvons reconnaître les forces non élucidées qui nous agissent.

C’est seulement quand certaines situations font émerger l’enfant en nous, démuni, soumis, révolté, impuissant, abandonné, trahi, négligé, ligoté, redevable, que nous pouvons prendre conscience d’une nécessité de naître à une liberté personnelle.

 

Ce processus s’applique évidemment de manière éminente à une relation amoureuse, mais il peut toucher toute forme d’amour, dès lors que la proximité implique un lien engageant. Des attitudes, paroles, demandes, manières d’être, peuvent alors nous transposer dans une situation infantile où nous sommes proprement dépossédés de nous-mêmes, livrés à une confrontation qui n’est plus « actuelle », mais qui se trouve contrainte de rejouer quelque chose de bien plus archaïque.

 

Le mythe de la toute puissance parentale, la difficile différenciation permettant l’émergence d’un sujet, l’attirance infantile d’une sécurité fusionnelle oedipienne, la quête de l’amour et de la reconnaissance jusqu’à préférer la négation de soi ou les liens engluants, sont à l’œuvre à travers toute notre vie.

L’accès à un désir libre, personnel, ayant identifié les occasions où nous sommes agis par l’enfant blessé en nous, et s’étant dégagé de la complicité que nous y apportons, est l’œuvre d’un travail de naissance à soi.

La force de notre caractère ou de notre personnalité sociale est sans rapport avec cette problématique, avec ce défi.

Bien des engagements, des militantismes, des obéissances à des structures, des dons de soi, des séductions, ne sont qu’une recherche encore immature d’une liberté, et un renoncement à celle-ci.

 

Sans doute une compétence thérapeutique peut-elle aider, pour autant qu’elle corresponde à une démarche authentique…

La rencontre d’un amour gratuit, libre, inconditionnel, est probablement le plus grand facteur d’accès à un désengagement des conditionnements, pourvu qu’il ne donne pas lieu à une projection substitutive de soi, mais permette un chemin personnel, fait de maturité, de connaissance de soi, de vigilance et de fermeté.

On n’est capable de relation juste que si on embrasse avec responsabilité la solitude irréductible de son chemin.

 

La fusion avec tous ses émois reste un évitement de soi et de sa vie. Elle est passionnelle, et par là, soumise à toutes les errances compensatrices du désir-besoin.

 

La communion, elle, procède de deux libertés en marche, et elle est passionnée de joie. 

 
Eros et voie spirituelle

Dans un article du Chemin (n° 46) Père Alphonse Goetmann écrivait ceci :

 

« On ne peut pas rencontrer Dieu avec une partie seulement de son être, ou en le mutilant, mais avec sa totalité corps-âme-esprit. C'est un chemin de guérison où l'homme intègre et unifie toutes ses facultés. Dans ce devenir humain, la spiritualité est forcément érotique et l'éros forcément spirituel....

 

On n'a donc de vraie relation avec la réalité qui nous entoure qu'en allant jusque dans son intériorité la plus intérieure, là où elle est habitée, par une approche amoureuse....

 

La conscience ne s'éveille évidemment à cette pureté............. que par la mort à tous les concepts fabriqués par l'ego et par la libération des dépendances passionnelles. »


 

Tout est dit, qui vient éclairer nos tendances à rejeter, à soupçonner, à condamner, dans cette mentalité bien typique du dualisme que l'occident et surtout la morale religieuse a imposée comme seule sphère conceptuelle.

En effet, nous avons tous été portés par éducation, à nier et expulser le négatif en nous, colère, égoïsme, paresse, sensualité... Il s'agissait d'éradiquer en soi toute la liste de ce mal dont le terme de péché disait toute l'horreur, et seuls de rares athlètes de la mortification sont parvenus par ce biais à se libérer de leurs penchants. Ce mode binaire de pensée nous a conditionnés dans une mentalité d'opposition, où atteindre une chose n'était possible que par la mise à mort de son contraire.

Beaucoup y ont consacré une partie de leur vie, alternant entre les prouesses d'ascèse qui les réhabilitaient passagèrement à leurs yeux, en attendant que d'inévitables rechutes les ramènent à une culpabilité névrotique, exacerbant la lutte cyclique entre pulsions et interdits, compromissions et idéal.

La distorsion entre ce qu'on « voudrait être » et ce qu'on « est » impose de trancher, de résoudre l'écartèlement en camouflant l'un des aspects.

Mais ne prendre en compte que l'avouable en soi, que la vertu, comporte le risque d'enfermement dans l'orgueil ou dans la spirale de l'excès fanatique. Par un transfert insidieux, on s'identifie d'autant plus aux valeurs désirées qu'on rejette leurs opposés trop présents en nous et inacceptables. On échappe ainsi à toute chance de devenir adulte, radicalisant des choix qui permettent de nier l'insupportable de ses flous, de ses ambivalences.

Dans une moindre mesure, on peut confondre « tiédeur » et existence en soi d’espaces archaïques de culpabilité, liés à l'idéal non accompli. On projette alors sur l’ascèse tous les démons qu’on n’arrive pas à affronter, et telle l’évacuation des fautes dans une victime émissaire salvatrice, ou dans l’auto flagellation-scarification, on préfère la projection illusoire et mythique de la pureté, à l’adaptation intelligente à la réalité. (Dépasser la contradiction du froid et du chaud n'est pas « tiédeur », mais accès à l'immersion dans l'instant juste).

A l'extrême, l'opposition entre la part de soi désirée-rêvée et la réalité peut révéler une dissociation...


 

Cette manière de situer la voie spirituelle dans des normes extérieures est aussi une façon de rejeter l'affrontement à soi, et de se réfugier dans une illusion de foi qui dispense de toute cohérence, de tout travail personnel pour élucider la véracité de ce qui nous habite, nous influence, nous conditionne, nous détermine.

Rien ne peut être dépassé qui ne soit d'abord traversé ! Et donc reconnu, identifié, mis en pleine conscience.

C'est dans nos flous que réside l'indéterminé et donc le possible, c'est à travers nos failles que des échanges sont possibles, et donc une évolution.

 

Il a fallu attendre la percée des psychologies modernes, déjà bien présente chez les Pères des premiers siècles, pour comprendre qu'aucune évolution ne peut se faire sur un mode schizoïde. Et concernant l’éros, lieu suprême de l'opposition dans la voie ascétique, on trouve ces lignes édifiantes de Syméon le Nouveau Théologien : «  L'homme est christifié jusque dans sa sexualité, il ne voit que le Christ dans la nudité des corps, il célèbre, dans son union avec son Seigneur, la grande nuptialité du Christ et de l'Église, de Dieu et de tout l'éros de la terre appelé à l'illumination. » Il y a ici des accents qui font penser à ce qui pourrait être un tantrisme chrétien, ajoute Olivier Clément.

« Opposé à toute forme de puritanisme, le tantrisme propose de se servir de ses désirs, au lieu de les combattre ou de les maîtriser. Mais le tantrisme prône aussi le contrôle de soi. Pour y arriver, il est impératif d’intégrer que l’on fait partie d’un Tout et que nous avons donc une dimension universelle. Il est impératif de cesser de faire des clivages corps/esprit......... A côté du plaisir sexuel limité, des mystiques ont découvert qu’il y avait un autre plaisir, plus profond, plus intense, plus nourrissant, proche et différent de la sexualité. Ce plaisir “extatique” qui emporte l’être, fait perdre les limites du corps, ouvre le cœur jusqu'à l unité au cosmos provenant du divin, de l’union à Dieu. Il s’exprime comme une perte du moi, un sentiment de dissolution “océanique” lié à un amour profond envers tous les êtres.  » Jacques Ferber


 

Il importe donc de reconnaître, et non de nier, les pulsions, émotions, affects, violences, peurs, addictions, dépendances, obsessions, fermetures, qui nous habitent, non pour les juger, mais pour les reconnaître comme faisant partie de nous, de cette complexité qui nous est confiée pour que nous en fassions une unité...

Il y a en effet une ascèse qui au lieu de refuser, de nier, d'opposer, se propose d'accueillir, de prendre en compte, de transformer... Tout comme dans les arts martiaux, il s'agit de profiter de la force qui vient nous percuter pour s'en saisir à notre avantage...

Et le Bouddha ajoutait : Il y a une voie hors de la souffrance. Le but d'une discipline spirituelle n'est pas d'ajouter de la souffrance, mais de mener hors d'elle.


 

La Voie purgative ou ascétique est révélatrice d’une approche dualiste, où tout est opposition, visant à obtenir une chose par l’extinction de son contraire. Géographiquement occidentale, même si certaines  écoles bouddhistes et hindouistes s’assimilent à un dualisme tout comme le christianisme non orthodoxe, le judaïsme et l’Islam traditionnel. Seuls les saints et les mystiques émergent de ce dualisme pour témoigner d’une expérience unifiante.

 

Dans le christianisme Orthodoxe : On trouve une culture de l’antinomie, qui considère faux et illusoire le fait de lâcher un des contraires. Il faut tenir les opposés ensemble et ne plus procéder par exclusion. « Dans l'Antinomie Théologique (qui pose dialectiquement les deux concepts dans leur extrême opposition) le réel, l'authentique, le vrai est simultanément ceci et cela. Par contre, « ceci ou cela » s'écarte de la réalité, glisse vers la vision partielle, vers la solution boiteuse. » (Jean de St Denis)

Notion d’« Unité distinctive », ou de « distinction unitive ». L’éros est assimilé à la force d'attraction qui met tout en mouvement, entraîne à la réalisation, cherche à tout établir en harmonie, relie en communion.

 

Dans le Soufisme : Intégration du dualisme et du non dualisme, comme les deux apparences corpusculaires et énergétiques de la matière, les deux yeux, les deux oreilles… L'expérience de la fusion dans le divin, sans dissolution, y est exprimée par de nombreux mystiques.

 

La Voie intégrative, révélatrice d’une approche non dualiste, est géographiquement extrême orientale même si de nombreux éveillés à cette voie se retrouvent en Occident.


 

Le but de la pratique spirituelle est la joie ; celle-ci doit être aussi son moteur. Il s'agit de « transformer le plaisir en joie », la captation en liberté, le désir en don et partage, la possession en gratuité...

 Isaac le Syrien affirmait: « L'humilité peut provenir de la peur de Dieu, de son amour ou de la joie. » Et comment douter qu'éprouver la pureté de l'amour et la gratitude de la joie ne conduise au-delà de soi, dans cette reliance où tout n'est que suave expérience du divin...


 

Dans une vieille émission de JL Delarue, sur le thème « Ascèse et jouissance », un certain frère Antoine expliquait sa stratégie, le sourire juvénile de son grand âge à l'appui : Dans tout le désirable, objets, honneurs ou personnes, il ne voyait que désappropriation du désir au profit d'une louange de joie. En rentrant dans la joie de l'autre-existant, en accompagnant cette joie, il possédait en quelque sorte tout de l'intérieur, dans un climat d'enfance et d’infinie liberté.

 

On a souvent parlé de cette fusion mystique face à la nature, ou encore bien que de façon plus circonspecte, dans l'union du couple. A cause probablement du regard culturel, des caricatures possibles, il est moins évoqué la rencontre du féminin et du masculin, à travers l'évidence de cette complémentarité qui suppose une absolue confiance, une mise à nu radicale dont l'habit de peau est symbole.

« Le féminin correspond à la part relationnelle de l'être, au cœur qui sait accueillir l'autre et accepte d'être transformé par la relation. » (Jacques Ferber)


 

Teilhard de Chardin a eu cette magnifique et pourtant si évidente intuition, lui  qui a puisé sans relâche son énergie au cœur du Féminin, de ses intuitions et de ses richesses. La Femme a toujours été pour lui un élément unifiant.  :

« La doctrine ancienne de la chasteté supposait que cet élan pouvait et devait se dériver sur Dieu, sans avoir à s'appuyer sur la créature. C'était ne pas voir qu'une pareille énergie, encore largement potentielle (comme le sont toutes les autres puissances spirituelles de la matière), demandait, elle aussi, à se développer encore longuement dans son plan naturel. En réalité, dans l'état présent du Monde, l'Homme n'est pas encore révélé complètement à lui-même par la Femme, ni réciproquement. L'un et l'autre, dès lors, ne sauraient, de par la structure évolutive de l'Univers, être séparés au cours de leur développement. Ce n'est pas isolément (mariés ou non mariés), mais c'est par unités couplées, que les deux portions masculines et féminines de la Nature doivent monter vers Dieu. On a prétendu supprimer les sexes de l'Esprit ? C'est n'avoir pas compris que leur dualité devait se retrouver dans la composition de l'être divinisé.


 

Une dualité non pas à redouter, mais à transcender de par le surplus d'être qu'apporte la rencontre, pour peu qu'elle procède de la simplicité essentielle, de la vulnérabilité nue, de la confiance non établie en soi ni même en l'autre, mais habitée du ressenti si intense du présent (cadeau et instant), qu'elle n'est que révélation et transparence du divin.

« Une seule flamme de pur amour suffit pour allumer un feu cosmique et transformer le monde entier. L'amour n'est pas un problème physique ou matériel. Il n'est pas en premier lieu une affaire sexuelle. Il ne devrait pas être craint comme un tabou, mais reçu comme un mystère sacré ; il ne devrait jamais être dissimulé comme un secret, mais révélé comme un sacrement.

L'alpha et l'oméga de la vie sont la première et la dernière lettre du mot grec signifiant « j'aime » (agapaô). »

Comment imaginer en effet que l'autre, puisse être une exception à la réalité qu'il s'agit d'habiter intérieurement dans une approche amoureuse ?

Certes, l'interaction avec une personne est infiniment plus complexe et incertaine que d'éprouver l'absolu dans une rencontre avec une fleur, une musique, un mets... Et pourtant, ce retournement de l'amour qui fait qu'il est accueilli sans être recherché, lumineux, contribue à la « libération des dépendances passionnelles », et au dépassement de l'ego.

La sensualité propre au regard, au toucher, loin d'être détournée vers soi, devient joie, émerveillement de don, effleurement sacré du Tout dans lequel on n'est plus rien tout en restant mystérieusement soi.

C'est la sensualité elle-même, qui par la pureté de sa gratuité, par l'humilité de sa vérité, devient Source d'une communion à l'Etre et laisse tremblant et dilaté, comme à chaque fois que le divin peut être frôlé.

 

Difficile de traduire pour qui ne l'a pas rencontré intérieurement, l'impact qu'implique la distance entre une approche dualiste ou non dualiste.

Il y a là tout l'abîme entre nier et intégrer, entre rejeter et aimer l'ennemi, entre morceler et unifier, entre cloisonner et relier, entre refouler et assumer...


 

« Choisir un des opposés n’engendre pas l’intégration ».

« Connaître, c’est toujours relier et non pas séparer, décomposer, opposer » dit Serge Caranfan,


 

La Non-Dualité, se vit plus qu'elle ne se définit. Elle est le vécu de l'unité absolue de tout ce qui est... Et cette expérience inouïe qui volatilise la conscience restreinte et séparatrice du "moi" survient souvent spontanément, c'est-à-dire sans technique, et sans motif. Les hommes les plus divers ont eut la grâce de la goûter et certains ont pu même en parler, ce qui n'est pas facile. Elle bouleverse définitivement la vision de celui qui l'expérimente.

… Il ne s'agit pas de dépasser la dualité, mais de l'accepter tout à fait, en tant que dualité, dans ses paires d'opposés enfin mis en relation paires par paires duelles, alors que souvent nous avons tendance à aspirer à un des opposés en fuyant l'autre : vouloir l'amour et fuir la haine, aspirer à la lumière et fuir l'ombre, par ex. Nous accueillons alors la manifestation dans toutes ses dimensions, et c'est cet accueil inconditionnel qui ouvre à la non-dualité. Autrement dit, accepter la dualité, c'est trouver la non-dualité.

Et comme le "moi", l'ego, se nourrit justement de "j'aime ceci et j'aime pas cela", accepter la dualité, c'est aussi accepter de dépasser cette représentation limitante du "moi-je", celle de se croire séparé du monde et des autres.

Les traditions spirituelles culminent parfois dans l'expérience de non-dualité, surtout en Orient, où la vision de la Déité aide à dépasser les concepts réducteurs qui séparent le pratiquant de Dieu, dans les traditions occidentales. Alors qu'au fond, même en Occident, des maîtres comme Eckhart ont goûté clairement à cette unité sans nom et sans pensée, mais n'ont pas toujours osé en parler publiquement.

…. toutes les traditions, peu ou prou, mènent à l'essence non-duelle, pourvu qu'elles soient basées sur l'expérience intérieure, et non pas seulement sur des lettres mortes… (non-dualite.fr/index.php/accueil.html)


 

Le concept de non-dualité fait référence à l'effacement total de l'ego qui laisserait place à l'amour inconditionnel, à la fusion complète avec le tout (ou le rien, selon les traditions), dit Serge Caranfan.

La non-dualité correspond aux voies spirituelles qui ne distinguent pas la substance de Dieu de la substance créée et qui affirment qu'elles sont une.

 

De ce point de vue, la rencontre entre la masculin et le féminin est par essence le dépassement par l'accueil de la dualité.

Il semble qu'ici, l'homme mâle soit désavantagé par sa structure psychologique, et que la femme représente de manière archétypale son chemin vers le divin.

« Lorsque les femmes mystiques parlent de leur expérience spirituelle, elles développent une capacité d'accueil, d'ouverture intérieure, même une certaine vulnérabilité et passivité, c'est-à-dire qu'elles accueillent Dieu en elles sans rien renier de leur féminité tout en s'ouvrant à l'universel. Peu d'hommes mystiques osent se situer apparemment, sans aucune médiation, du côté du féminin. S'ouvrir à Dieu, serait-ce donc s'ouvrir à la dimension féminine de tout être humain ? » (Anne-Laure Lion – Esprit et Vie)

C'est ce que révèlent les complémentarités étudiées par Jacqueline Kelen dans plusieurs ouvrages, où percent à la fois la réalité incarnée de l'être, loin de l'illusion éthérée que lui préféreraient tous les suspicieux de la chair, et l'accès au Tout que la liberté de l'amour vient faire éclore.

La rencontre est alors une voie d'intégration puissante et bouleversante, dont la seule ascèse absolue et impérieuse est de se protéger de toute dépendance, de tout désir, de toute captation, pour n'être que plénitude fondatrice.

Point n'est besoin dans l'absolu, d'une complémentarité concrète entre le féminin et le masculin pour réaliser le dépassement de la dualité. De nombreux moines ou consacrés, à l'image des mystiques femmes, ont pu apprivoiser intérieurement leur féminité et embrasser l'énergie érotique, l'attrait de la vie, le mouvement créatif, pour atteindre à l'accomplissement.


 

L'expérience de l'amour spirituel est pourtant ce qui peut le plus radicalement mener au dépassement de l'ego, pour autant que l'autre soit reçu dans le mystère de son altérité, là où il est lieu et passage du divin, dans un respect tel que tout mouvement vers soi ne peut que subvertir et anéantir la relation. On ne peut tricher avec l'intensité spirituelle d'une rencontre d'âme, et qui veut se leurrer en affublant un amour dépendant et projectif de cette prétention s'expose à de graves déconvenues. L'élan intérieur passionné rime avec universalité et liberté... Le passionnel par contre, n'est que dépendance et révélation des conflits enfouis et refusés.


 

Dans une véritable rencontre, « les talents de l'un seront complétés par l'autre, les faiblesses de l'un dans un domaine seront compensées par l'autre, et ainsi de suite. Deux êtres spirituellement reliés sont en quelque sorte les deux faces d'une même médaille. En Dieu, l'homme n'est pas sans la femme ni la femme sans l'homme !

Ils sont alternativement Force qui provient du divin, à la fois amour commun, et fondement de leur ajustement à l'instant.

Quand la Force se manifeste à travers le féminin, c'est ici l'irrésistible douceur qui s'impose, se manifestant chez la femme par la révélation instantanée du Savoir...

Si la femme a conquis le "pouvoir" du silence intérieur, cette force se déverse en elle en connaissance, en réponses, comme ce Savoir éminemment aimant, qui sous-tend le Tout. »

« Comme la littérature spirituelle est surtout masculine, tout ce qu’on peut lire parlant du dépassement de l’ego, a surtout été écrit par des hommes pour des humains, en croyant que nous étions fait pareils, hommes ou femmes. Et parfois, les maîtres spirituels se sont plaints du peu de capacité des femmes à entrer dans cette voie de dépassement de l’ego. Mais je pense que cela vient surtout de leur très faible capacité à comprendre réellement la psychologie féminine.
En discutant et vivant avec des femmes tantriques, je me suis rendu compte qu’au contraire, cet état d'union cosmique leur est beaucoup plus naturel qu’à nous..... elles connaissent ….. des états qui utilisent les mêmes mots et qui donnent l’impression d’être très proches des expériences mystiques..... C’est uniquement dans l’accueil, dans la dissolution du moi que s’effectue cette transformation dont on n’est pas maître. C’est donc en allant profondément dans son féminin que la femme vit “naturellement” l’expérience du divin.  » (Jacques Ferber)

En cela, la femme archétypale rejoint la prêtresse, l'initiatrice, celle qui révèle la voie... Mais toute femme doit conquérir elle-même sa féminité intérieure, et encore plus de nos jours, plutôt que de chercher une égalité imitative dans un masculin qui la rend opaque à sa vocation.

« Le yang ne connaît pas l’intériorité: tout est du domaine de l’intellect, du savoir, de la raison. Il ne voit pas du tout l’intérêt de travailler sur lui, d’aller à la rencontre de ce qu’il est, d’aller creuser ce qui fait qu’il agit d’une manière ou d’une autre. Et cela est vrai aussi bien pour les femmes très yang que pour les hommes yang. Je ne dis pas qu’aucun homme ne connaît cette expérience extatique, mais que le manque d’ouverture au yin est ce qui constitue un obstacle vers cette transcendance..... L’ouverture au féminin n’est pas uniquement sexuelle: elle s’exprime chaque fois que l’on accueille l’autre profondément en soi. En s’ouvrant il peut alors découvrir un nouvel état, plus profond, dans lequel il fait à la fois l’expérience de la fragilité et de l’union....Cette expérience est initiatique: elle est transformatrice de l’individu qui peut alors comprendre effectivement et profondément le féminin et, ce faisant, s’ouvrir naturellement au divin.. » (Jacques Ferber)


 

La voie spirituelle est renonciation à l'ego, ce qui suppose appauvrissement des principes, des croyances, des idées, des habitudes, des certitudes.

« De toute évidence, la foi véritable commence seulement quand, ayant atteint les limites de son entendement, l'homme se dépouille de sa superbe et renonce à l'illusion de comprendre et de maîtriser la vie par ses propres moyens. » (Karlfried von Durkheim)

Le mal disent les Védas (la plus ancienne tradition religieuse de l'humanité), n'est pas dans la faute, mais dans l'ignorance ; l'ego, le mental, nous maintenant dans les apparences, dans l'extériorité, dans la superficialité de tout ce qui agite nos affects, nos émotions, nos pensées. Rejoignant superbement la doctrine de St Jean de la Croix et l'enseignement christique, il s'agit de consentir au rien pour accéder au Tout, de mourir pour découvrir la Vie...


 

Puisse l'amour spirituel nous amener là où tout est présence ineffable du divin, l'autre tout autant que nous-mêmes... Il n'y a pas pire dualité que de se considérer négativement, ce qui revient à exister par nous-mêmes face à Dieu.

La désappropriation de soi passe par l'abandon de nos culpabilités, de nos complicités avec le souffrant, quel qu'il soit ! Et l'injonction d'aimer nos ennemis s'applique d'abord à soi quand on se regarde avec mépris ou rejet...

 

Un conte soufi expose dans sa radicalité l'union amoureuse de l'âme :

La voici qui frappe à la porte du divin, et à la question « Qui-est-ce ? » elle répond : « C'est moi »... La porte ne bouge pas...

Une seconde fois la question provoque la même réponse, et la porte reste close.

La troisième fois, l'âme enfin répond : « C'est Toi », et la porte s'ouvre en grand sur la Rencontre...


 

 
Etre femme, être homme...

Une amie chère me relatait récemment une interrogation qui l'avait prise au dépourvu :

 

« Qu’est ce qu’être une femme ? »

 

La question est sacrément pertinente... Et même si tenter d'y répondre induit bien des conditionnements culturels, les approches pouvant être multiples, j'avancerai le fait que la modernité a probablement contribué à une illusion extérieure comme réponse à la question de la complétude des sexes, et de la plénitude de soi. C'est à des épousailles intérieures du féminin et du masculin que chacun est appelé, dans la reconnaissance et l'apprivoisement de toutes les composantes de son être.

 

Il apparaît (et c'est un progrès) que les frontières se sont assouplies dans les rôles autrefois figés de l'homme et de la femme. Mais fondamentalement, tout passe par le féminin, l'essentiel est féminin, et de ce féminin là, intérieur, même la femme s'en est éloignée.

 

Physiquement et physiologiquement, hommes et femmes ne se sont pas structurellement modifiés, et cette morphologie n'est pas sans rapport avec le fonctionnement symbolique de chacun : Psychologiquement, nous ne nous situons pas de la même façon dans les trois étages de notre humanité, corps, âme et esprit... Nous n'avons pas la même structure d'approche de la réalité.

 

A cause de sa proximité du mystère de la vie, à cause de sa moindre force physique, à cause de son système hormonal différent, à cause de l'identité de son âme pourrait-on dire, la femme se situe au milieu, à l'étage de l'âme psychique, là où on peut placer l'inconscient, la sensibilité, l'intériorité, l'émotionnel, l'affectivité, la mémoire, etc... Cela ne veut pas dire qu'elle ne soit pas aussi un corps-santé-sexe et un esprit-intelligence-volonté, mais ces deux autres étages qui sont de l'ordre du masculin et qui lui sont frontaliers, sont entièrement colorés par son étage à elle...

 

Quelque part, elle a la meilleure part, la place centrale, ouverte à la cohérence de l'unité, à la prédisposition au mystère, au spirituel, à l'accès à l'inconscient et donc aux profondeurs... Sa difficulté se situera dans la constance, dans la maîtrise de l'émotionnel (maîtrise ne signifiant surtout pas blocage ou refus, qui sont de l'ordre du contrôle rigide et défensif).

 

A cause de la subtilité des domaines auxquels la femme a accès, à cause des fragilités qui en découlent, il y a inévitablement une notion de vulnérabilité symbolique.

 

Mais confondant la rencontre mystique avec le masculin (ce qui consisterait à équilibrer ses excès par une référence rationnelle intérieure) et l'égalitarisme bien typique (et totalement pervers quelque part de notre société en ce sens que seule une approche inégale peut s'adapter aux inégalités de fait pour redonner la même chance à chacun, au lieu de niveler par le bas), la femme moderne a voulu conquérir le monde du mental, de la force et du pouvoir, voire de la sexualité agressive...

 

Toute imitation tendant à la caricature, beaucoup de femmes en recherche-besoin-désir d'un compagnon, ne se rendent pas compte que de façon tout à fait contradictoire à leur solitude, elle renvoient par le dit et/ou le non dit, autonomie, froideur, supériorité, force suffisante, perfection, indépendance, s'imaginant qu'elles se situent ainsi en égales d'un homme qui lui, se trouve désappointé, mal à l'aise, et peu enclin à chercher une place dans une relation où il n'a plus besoin d'exister. Tendresse et douceur incluent quelque part un lâcher prise et une vulnérabilité qui ne sont que vérité... C'est en étant véritablement femme que celle-ci peut ouvrir l'homme aux dimensions qui le compléteront, et auxquelles il aspire confusément tout en s'en démarquant.

 

Il faut bien sûr rapprocher l'anthropologie que je propose de la vision Mars et Vénus excellemment élaborée par John Gray et Paul Dewandre...

La femme (le féminin archétypal), donc située au centre de la trilogie corps-âme psychique-esprit se trouve inévitablement en situation de relation, et se nourrit de cette aptitude relationnelle comme d'un besoin constitutif de son identité... Elle ne sera jamais rassasiée d'attentions.

 

Il est plus constructif pour elle d'échanger que de chercher une logique, une démonstration. Elle ressent l'importance de la relation plus que les discours qui en font partie... Ce qu'elle vit diffuse aisément dans les domaines collatéraux, et elle intègre donc de façon beaucoup plus unifiée connaissance et sexualité.

 

Saisissant le manque de subtilité du martien, elle aura tendance à plus ou moins consciemment le manipuler, et à trop dominer, on méprise... C'est ainsi que des tendances féministes nient la provocation qu'induisent liberté comportementale et vestimentaire, renvoyant à l'homme la responsabilité de ses pulsions.

 

Fondamentalement, la femme n'a pas moins de chemin à faire que l'homme pour conquérir sa véritable féminité, étant toujours menacée par une conception extérieure et excessive de ses besoins relationnels et émotionnels. Mais si elle sait écouter l'appel de son être, elle est en prise directe avec l'essentiel, et à ce titre, chemin pour l'homme.

 

 

 

L'homme (je serais tenté de dire le pauvre), est lui, partagé entre les extrêmes... Puissance physique et sexuelle d'un côté, cérébralisation intellectuelle de l'autre... Il a tendance à s'équilibrer en passant d'un pôle à l'autre, sans s'arrêter dans ce centre émotionnel dont il se méfie comme de la peste tant cela menace son identité basée sur la compétence, et qu'il déplace soit dans la rationalisation froide, soit dans la jouissance physique.

 

Axé sur une logique d'efficacité, il est mal à l'aise avec les sentiments, et ne comprend pas pourquoi tant d'humeurs et d'inquiétudes ressassées guettent les femmes, alors qu'une situation peut être disséquée et classée en quelques raisonnements... (D'où combien de quiproquos)... Peu habitué à l'écoute des ressentis, ceux-ci sont tellement stockés dans son inconscient qu'il se sent totalement submergé et incapable de gérer dès qu'il leur ouvre la porte. Cette vulnérabilité est absolument contraire à son identité -je ré insiste- basée sur la compétence, et il se défend par toutes les fuites possibles de cette incursion du sensible, et peut se fermer ou même se mettre en colère du fait de sentir la tension d'un émotionnel-relationnel qu'il ne sait pas gérer. Il se réfugiera dans une technicité froide ou dans un pulsionnel brut pour évacuer le monde du ressenti.

 

Il lui faudra beaucoup de lâcher prise, et le sentiment qu'il peut en fait acquérir une nouvelle maîtrise (et donc compétence), pour qu'il envisage d'accéder aux domaines de l'intériorité, de l'inconscient, de l'émotionnel...

 

Dans la panoplie de ses défenses face au monde émotionnel, l'homme dispose en outre de l'ironie, de la revendication d'une égalité d'humeur, d'une douce conscience de supériorité, et même lorsqu'il a apprivoisé un peu de son féminin, il est toujours guetté par un besoin de se rassurer dans une identité indépendante ou intellectuelle, étant alors agacé d'avoir pu consentir à un séjour en territoire ennemi !

 

Presque autant que de compétence, il se nourrit d'indépendance, et là où la femme se sent reliée, lui, se sent vite lié. Ce n'est que dans l'apprentissage d'une intériorité qu'il apprivoise peu à peu et intègre la possibilité de s'accomplir dans la relation. L'engagement intérieur ne lui est pas naturel, qui nécessite une ouverture du cœur, et une fluidité d'harmonie avec le corps et le mental. Il a besoin d'appréciations (qui reconnaissent sa compétence) mais préfèrent qu'elles se situent sur un plan masculin (logique et technique) qu'accompagnées d'un envahissement affectif qui perturbe son efficience.

 

Il arrive toutefois que l'homme soit « sentimental », mais c'est un domaine caché, presque honteux et refusé, qui du fait de sa non intégration dans la personnalité reste décalé, inadéquat à susciter un comportement adapté dans la relation à l'autre. Cette sensibilité peut se fixer sur des domaines « autorisés » (art, littérature, animaux) évitant la remise en question que l'implication à l'autre demanderait.

 

Également séduit par des réponses extérieures, affronté à une certaine masculinisation des femmes, l'homme moderne se répartit entre un monde machiste exacerbé et un monde désexué où il lui faut retrouver d'autres repères...

 

 

Bien sûr, nous ne sommes pas de purs féminins ou de purs masculins dans nos personnalités... Mais avec un peu d'attention, la tendance de base est bien présente même si on donne l'impression en surface de pratiquer des valeurs appartenant au monde opposé.

 

En outre, ce schéma ne tient pas compte des pathologies diverses qui vont interférer et compliquer le repérage. Les difficultés d'identification aux images parentales pourront invalider une appropriation des données correspondants à son propre sexe, et il conviendra alors de discerner en quoi et pourquoi on refuse ces particularités d'identité. Toutes sortes de blocages viendront arrêter ou compliquer la fluidité de la vie, et donner des symptômes avec lesquels on peut s'arranger un certain temps, mais qui seront rejoints par la réalité un jour ou l'autre.

 

 

Tout cela est donc de l'ordre du symbolique... Il ne s'agit pas de militer pour un retour nostalgique à un temps mythique où les sexes étaient confinés dans une identité bien plus forte mais encore plus extérieure tant elle obéissait à des règles sociales fixant les attitudes d'identité et de séduction...

 

Le but ultime est évidemment l'intégration intérieure du féminin et du masculin dans une même personne, ce qui restera teinté de l'attache dominante, mais permettra une véritable relation à l'autre.

Mais il faut soi-même avoir reconnu et intégré son fonctionnement archétypal pour se l'approprier et aller vers la différence.

 

C'est en ce sens que la confrontation dynamique de deux personnes en pleine acceptation de leur être profond, peut permettre cet accomplissement jamais définitif d'une rencontre de ces deux mondes, que sont le féminin et le masculin.

 
Le mal, le deuil et la douleur

Au-delà des souffrances dont l'homme est directement ou insidieusement responsable, reste ce qui est souvent appelé "le mystère du mal"... Mais peut-être sommes-nous aussi responsables, non de ces drames que nous ne maîtrisons pas, mais du fait que nous les enfermons dans l'étiquette du mal.

 

    Ce qui est pressenti par la physique quantique, et bien difficilement envisagé par notre intelligence si limitée, est que nous n'avons accès qu'à une dimension de réalité parmi d'autres...

    Et ce qui est évident, dans l'expérience quotidienne, c'est que la douleur rétrécit le champ de conscience, referme sur l'ego.

    Face à un accident, une catastrophe, une maladie, nous sommes déjà désemparés. Mais face à l'ultime déchirement que peut être la mort et plus encore le meurtre ou le suicide d'un proche, d'un jeune, l'interpellation vient lacérer nos responsabilités, nos questions, notre manque, et nous centrer sur notre affliction coupable.

 

    A l'évidence (mais la souffrance occulte même nos capacités de jugement), plus on est collé à ce qu'on regarde, et moins on a de largeur de champ, moins on englobe de ce qui serait perceptible à un regard ouvert... Or, c'est cette capacité à voir large, à prendre conscience du complexe, à englober la multitude des points de vue et des données, qui détermine l'accès à la réalité...

    En nous obnubilant sur ce que nous ne comprenons pas, sur ce qui questionne et malmène nos repères, nos croyances, nous nous rendons complices d'un état mortifère, où comme les fameux trous noirs dans l'univers, nous absorbons en nous et autour de nous toute énergie, toute beauté, toute joie, et jusqu'à notre capacité à recevoir la vie... Une confusion négative s'installe entre la peine que nous avons pour l'autre, et celle que nous avons pour nous... Une sorte de fusion morbide nous lie à un passé aliénant dans lequel nous échappons à notre présent, à nos relations, à notre identité propre...

 

    Comment comprendre qu'il y a une façon négative d'être centré sur soi, et que dans la légitimité de notre souffrance, se glisse la prétention d'occuper toute la place dans notre conscience, et d'y entraîner les autres...

    Nos sentiments sont le résultat de nos pensées... Notre âme ne peut s'ajuster que si notre esprit est sain. La pensée précède l'émotion...

    Et à ce titre, même si confusément le vide de nos fausses croyances nous angoisse, l'idée d'un divin nous révolte, l'injustice de la vie nous écœure, rien ne peut avancer si on ne consent pas à ouvrir son esprit...

 

    Rien ne sert d'ajouter une colère contre soi à la colère contre la vie.

    Si les balises qu'on croyait éternelles et sûres se montrent indigentes et caduques, c'est qu'elles étaient à mesure d'homme. Quitte à perdre, osons chercher ce qui n'est pas enflé de verbiage et de rites.

    

    Qui sait quoi d'un après ? S'il n'y a rien, il n'y a donc aucune douleur, et nous ne pleurons que sur la nôtre sans respect pour notre vie... S'il y a d'autres étapes, d'autres dimensions, ce que semblent bien indiquer les témoignages de ceux qui ont vécu une NDE, nous ne pouvons rien non plus, n'étant plus dans le même registre de l'existence.

    Restent les regrets, lancinants... Mais en aucun cas nous ne pouvons nous substituer à l'autre, si proche soit-il, et en aucun cas nous ne pouvons le dispenser d'affronter son chemin...

    

    Face à la perte que nous éprouvons, et à son non-sens apparent, il n'est pas d'issue sinon de faire nôtre une réalité plus vaste que celle de notre douleur, qui ne nie pas l'absence, mais qui ne s'y arrête pas comme un gouffre d'obsession.

    Le mantra hindouiste "Ham sa" rejoint tout l'abandon, le lâcher prise, et la quête d'unité que préconiseront ensuite Siddhartha le Bouddha, puis le Christ.

    "Je suis cela"... Cette pauvreté de moi-même transpercée par une douleur qui écartèle mon être...

    "Je suis cela"... Incapacité à voir "l'au-delà" des choses, et de ma souffrance...

    "Je suis cela"... Espace vide susceptible d'accueillir la transfiguration du divin, pour peu que je ne m'attache pas à mes questions, à mon tourment...

    "Je suis cela"... C'est à dire toute l'humanité dans son expérience du deuil, de la naissance et de la vie...

    "Je suis cela"... Tout le créé dont je suis la conscience, pour en chanter le beau...

    "Je suis cela"... Habité par Celui qui me donne sens, et en qui je ne deviens moi que si je quitte les apparences pour adopter son regard...

    "Je suis cela"... Habitant Celui qui m'habite, et apprivoisant la paix...

 

 

    La douleur est légitime ! C'est de la bloquer, de l'arrêter, de la rigidifier, qui fausse et pervertit tout... Si on la laisse nous traverser, et mettre à jour nos attachements, nos contradictions, nos incohérences, nos ambivalences, nos peurs, nos colères, le deuil (qui peut être celui d'une relation, d'une amitié, d'une étape de sa vie) prendra sa place dans l’œuvre de vie dont nous sommes l'unique responsable.

    

    Pars vers toi, fut-il dit à Abraham... En marche ! Ponctue ce texte dit des Béatitudes, évoquant d'entrée la pauvreté de l'esprit qui est consentement à ne pas savoir...

    Ce qui nous apparaît être un mal, qu'en savons-nous vraiment, si dépassant la myopie de nos sensibilités, nous acceptons ces autres dimensions par rapport auxquelles notre temps à nous n'est qu'instant éphémère ?

    C'est notre regard centré sur nous qui donne existence au mal, prolongeant le monde des apparences dont nos extériorités se nourrissent.

    Dès que l'âme s'intériorise, la douleur n'est pas effacée, mais elle se fait enseignement et source de Vie...

 
Amour et pathologie

J'ai constaté assez fréquemment qu'il existe pour la plupart des gens une confusion entre les spécificités de caractère et ce qui peut tenir à une pathologie au sens technique du terme. Cette confusion a pour effet une estimation fausse, tant de la personne sujette à des "bizarreries" que du besoin de soutien éprouvé par ses proches.

Prendre les effets d'une blessure archaïque pour un problème de caractère ou un travers de personnalité fait qu'on rend l'autre plus ou moins responsable d'une attitude qu'on ne comprend pas, alors que cet autre est non seulement impuissant à se changer, mais n'identifie pas forcément ce dont lui et/ou ses proches, souffrent.

 

Cela n'insinue pas que tout soit "pathologie", loin de là, et nous partageons tous des traits à allures pathologiques sans que notre personnalité relève d'un trouble mental. Un trouble de personnalité est un mode de comportement profondément enraciné. La personnalité est perçue comme anormale, soit d'une manière globale, soit dans l'inadaptation de ses composantes (affect, tonicité, relations, réactions, correspondance au réel...). Il y a déviation nette des perceptions, des pensées, des sensations… La personne partage notre réalité, mais en partie seulement.

 

Cet article n'entend pas se placer sur un terrain professionnel. Aucune classification des atteintes de personnalité n'est universellement reconnue tant les approches divergent et tant les symptômes peuvent se conjuguer, tromper parfois, se manifester de manière opposée, et recouvrir toute la gamme des intensités, ainsi que se teinter de données héréditaires, éducatives, et socio-culturelles.

 

Si nous utilisons tous des systèmes de protections plus ou moins conscients que sont les défenses, mise à distance dans une intellectualisation, compensation des frustrations, projections interprétatives rassurantes, fuite des situations ou des contraintes, refoulement des blessures, résistances à la compréhension de notre fonctionnement, etc. nous n'en sommes pas moins globalement adaptés à la réalité, capables d'échanges relationnels durables, ayant en commun avec les autres tout un panel d'attitudes et de réactions. Nous gérons nos conflits internes sans en être massivement dominés.

 

Ce qui est notable dans la pathologie d'une façon générale, c'est que la personne est structurée sur un mode différent. Et il faut ici saisir l'importance de cette structuration, car il y a plus qu'une nuance :

Nous pouvons tous avoir une attitude de type paranoïaque ou schizophrénique par exemple, en réponse ponctuelle à un événement. Mais cela ne fait pas que nous sommes "structurés" sur un mode pathologique.

 

Pour prendre un exemple trivial, il nous arrive à chacun de rater une photo, par un flou, un bougé, une surexposition... Mais l'appareil n'est pas en cause, et dès que nous l'utilisons correctement, la photo est bonne. Dans la pathologie, c'est comme si l'appareil avait un défaut de fabrique, comme une aberration optique (et cette métaphore n'est pas sans incidence sur le regard, la capacité à capturer le réel, la netteté des choses trop ou pas assez ressenties...). Cela peut passer inaperçu si par exemple le défaut ne joue pas en position zoom, mais cela obligera la personne à ne faire que des plans rapprochés, sans jamais avoir de vue d'ensemble, de champ large (là aussi quelle symbolique !).

De la même façon, une personne pathologique peut adapter un environnement à ses particularités, et ce n'est que dans des conditions différentes qu'elle va donner à voir ses spécificités.

 

La notion de "structure" est difficile à manier, parce qu'elle pourrait induire l'idée d'un état définitif... Or, il faut maintenir à la fois le fait que la pathologie est quelque part d'une autre nature que la normalité, et qu'elle n'est pas figée, même dans des formes graves (cette gravité entraînant de manière proportionnelle la possibilité des évolutions).

 

Il est difficile de parler de la pathologie en général, tant le terme recouvre de modalités différentes. Mais globalement, toute pathologie est comme un formatage déficient, donnant immanquablement lieu à des dysfonctionnements plus ou moins sectoriels, mais colorant l'ensemble de la personnalité et du rapport au monde.

 

Selon le degré de l'atteinte, la spécificité du comportement peut passer inaperçue dans les domaines qui ne mettent pas en jeu directement la pathologie, au moins dans des relations épisodiques ou superficielles. En étant confronté à la personne dans son quotidien par contre, dans ce qui touche sa vie relationnelle, émotionnelle, et encore plus amoureuse (la relation et l'amour étant ce qui fait écho à la sécurité primordiale), il est rare qu'on ne discerne pas alors les particularités et les inadaptations qui lui sont propres.

 

Chez une personne "normale", il y a bien sûr des comportements suspects, mais ponctuels, réactionnels, réversibles, compensés par des adaptations manifestes... On peut parler de "pathologie" (ce langage de la souffrance) dès que le fonctionnement habituel révèle justement une souffrance chez la personne ou chez son entourage, ainsi qu’une étrangeté dans le rapport à l'autre et au réel.

Dans l’ordre de la normalité, bien des problèmes relationnels, des incompréhensions, des fermetures, des résignations, des saturations, tiennent à des ratés dans la communication. Les non-dits, les habitudes routinières, les douleurs rentrées, les rigidités de pensée, d'expression ou de comportement, les manques d'égard, de respect et d'attention, peuvent gravement endommager la relation. Mais tout cela n'est que mauvaise utilisation des ressources, méconnaissance, ignorance...

La pathologie est d'un autre ordre, rendant la personne prisonnière de ses blessures d'enfant au point de ne pouvoir que rejouer des scénarios primitifs à travers ses relations adultes.

 

Il semble que la précocité des traumatismes (réels ou interprétés tels) détermine en grande partie la tonalité de la pathologie, plutôt en psychose (pas de conscience spontanée des désordres de personnalité, déni, narcissisme, confusion entre réalité extérieure et réalité intérieure...) ou plutôt en névrose (souffrance communicable, pas de confusion dans l'approche du réel). Entre les deux se trouvent les états limites, où le fait d'être atteint dans son intégrité n'est que difficilement reconnu et accepté... La souffrance n'éclate vraiment que lorsque un traumatisme adulte vient réveiller celui d'origine, comme dans l'abandonnisme.

 

Pour faire bref et plus que simpliste, l'émergence d'une personne à partir de l'embryon, tient à l'amour et à la sécurité permettant une différenciation de la mère, de l'autre, du réel... Quand l'amour et la sécurité cohérente font défaut, la possibilité de se construire comme un sujet à la fois séparé et relié est compromise.

Ce processus de séparation d'une confusion floue avec le réel extérieur se fait graduellement, avec comme pivot la reconnaissance de l'autre et l'identification à un modèle sexué que cette phase appelée "oedipienne" permet, entre 2 et 4 ans.

 

Les psychoses s'originent avant cette période de l’œdipe, favorisant une pensée repliée sur elle-même au lieu de se nourrir des échanges relationnels. Le monde n'est pas construit en relation avec les autres, mais sur un mode autistique qui pratique de façon plus ou moins perceptible l'évitement de la réalité, le retrait, le déni, la projection fusionnelle, le clivage...

Ainsi à divers degrés et sous des formes différentes, la paranoïa, la schizophrénie, la bipolarité (ancienne maniaco-dépression), les psychopathies, la personnalité narcissique et plus encore celle du pervers narcissique, la schizotypie et la schizoïdie.

Les pathologies limites empruntent aux deux univers des psychoses et des névroses, faisant rentrer l'enfant dans une pseudo latence qui se poursuit à l'âge adulte (absence de problématique sexuelle normale jusqu'à l'adolescence) sans que le processus œdipien soit réellement atteint (borderline, personnalité histrionique -anciennement hystérique-, abandonnisme, personnalité anti-sociale –anciennement psychopathique ou sociopathique avec déséquilibre mental-).

Les névroses, elles, connaissent l’œdipe, mais les carences personnelles ou environnementales n'ont pas permis de le gérer correctement, de le résoudre avec profit... Elles se déclinent en personnalité évitante, dépendante, phobique, obsessionnelle, avec les TOC et la fameuse névrose d'angoisse.

La dépression et la blessure narcissique ne sont pas des profils de personnalité mais résultent des conflits intérieurs et des manques fondamentaux dans la structuration de la personnalité. Elles peuvent toucher toutes les pathologies (dont je laisse l'exploration au lecteur, toutes sortes de dossiers permettant de s'y retrouver à peu près en consultant les profils de personnalités).

Il y a en outre de nombreux recouvrements entre les pathologies, un narcissique ayant immanquablement des côtés histrioniques, un schizoïde ayant des côtés évitants, un abandonnique développant souvent une pathologie parallèle comme la paranoïa ou la schizoïdie…

 

Les classifications des pathologies ou profils de personnalités sont fluctuantes, en fonction de l’approche. On peut ainsi trouver une distinction intéressante entre psychoses (paranoïa, schizoïdie, schizotypie), personnalités introverties (obsessionnelle, dépendante, phobique), et personnalités extraverties (histrionique, psychopathique, borderline, narcissique).

 

La personnalité narcissique en tant que pathologie, n’a rien à voir avec l’estime de soi indispensable à la structuration normale de la personne.

Un narcissisme sain est vérifié quand une personne arrive à s’estimer de façon positive, tout en reconnaissant ses failles, ses parts d’ombre, sans les projeter sur l’autre.

Cette estime de soi doit être confirmée par l’entourage, la mère en premier lieu, puis le conjoint dans une relation amoureuse. L’estime de soi se construit dans la relation à l’autre, laquelle est inévitablement limitation de l’indépendance.

Si le narcissisme subit des carences affectives, il sera impacté de manière pathologique et déterminera des failles importantes.

 

Etre confronté à une personne pathologique équivaut pour le moins à fréquenter un handicap d'autant plus insidieux qu'il n'est pas visible, et ne se manifeste pas de manière permanente ni universelle.

Avoir une relation d'amour avec une personne pathologique, et se trouver par là en position de répondre à ses blessures est la plupart du temps une gageure et une illusion. Il faut en premier lieu que la pathologie soit identifiée, de façon à ne pas se tromper sur les attentes, espoirs, incompréhensions, agacements, reproches, écartèlements et souffrances que la situation induit.

L'amour se heurte chez l’autre à des absences, à des interprétations, à des violences, à des contradictions, à des solitudes, à un mal-être, à une manipulation inconsciente, qui font que comme le dit Jacques Salomé, il faut distinguer l’amour-possible, et la relation (parfois) impossible.

 

Accompagner une pathologie ne peut se faire en tous les cas sans avoir un "ailleurs", sans réinvestir une vie propre qui n'est pas "contre" l'autre, mais  «pour soi », comme une survie.

La personne pathologique, bien en dehors de son désir et de sa volonté, capte l'énergie des autres jusqu'à l'épuisement lorsque la cohabitation est quotidienne.

C'est un peu comme si elle était faite dans un bois provenant de régions arides (lieu de carence, de manque), absorbant insensiblement l'humidité de celui ou celle qui lui est proche, jusqu'à son dépérissement. La seule issue pour cette dernière est de trouver une source d'eau vive... Un "ailleurs" où s'équilibrer.

 

Lorsque quelqu'un a vécu une normalité relationnelle ou amoureuse, et se trouve avec le temps confronté chez l'autre à une dégradation de la communication, ce n'est jamais facile. Mais quand les circonstances d’une pathologie font qu'il n'y a jamais eu de possibilités d'expérimenter une normalité dans la relation, « l'ailleurs » n'est un jour plus au choix ! La nécessité de cet « ailleurs » peut devenir aussi radicale qu'une alternative entre la vie et la mort.

 

Dans le cas d'un couple (ce qui est le schéma classique, seul l'affrontement à l'amour faisant écho aux blessures primordiales de l'amour originel) cet "ailleurs" peut être bien autre chose qu'une relation extraconjugale, une fuite, une tromperie, une compensation. La nécessité d'un ressourcement extérieur permet de revisiter les étapes qui ont fait défaut, en retrouvant la vie, l'élan, la réponse à l’émotion, l'enfance, la motivation, la gratuité, l'enthousiasme, l'émerveillement, le rire, la réciprocité, l'accord avec ses aspirations profondes, l’appel à être...

 

Ce ne sont pas uniquement des activités qui peuvent équilibrer un tel déficit en matière de reliance à l'altérité (autre-réel) ainsi que ses conséquences dans le temps, et il faut une relation guérissante, une relation dont la force symbolique passe par une incarnation vivante, pour que l'être soit véritablement abreuvé, ré-animé, voire soustrait à une certaine mise en danger.

Même s'il se concrétise majoritairement à travers un homme ou une femme dans une relation cathartique voire mystique, cet "ailleurs" n'est pas abandon de la personne pathologique, mais permet au contraire de la retrouver sans le poids des fossés (faussés ?) que le comportement inadapté à l'autre, et au réel induit.

 

Pour le conjoint ou proche, il faut s’adapter en quasi permanence au fait que les paroles, les gestes, les sollicitations ne trouvent pas d’écho, ou un écho pauvre, déroutant, décalé, déviant, correspondant à tout ce que la personne pathologique peut donner. Face à « l’étrangeté », on est quelque part, seul !

Pour la personne atteinte d'un trouble de personnalité, c'est un combat et une souffrance d'en accepter le fait, et surtout d'en mesurer les effets sur ses proches, à la mesure de ce qu'elle peut percevoir.

Des questions lancinantes et paroxystiques peuvent venir accompagner les oscillations entre rejet de soi et rejet des autres, de l’autre.

 

Il n'y a que la personne pathologique qui puisse mûrir une décision, sortir du centrement qu'est son regard sur la vie, et tourner des pages.

La complaisance morbide a beau jeu de se lamenter alors qu'elle s'auto-entretient, et cela persiste tant que les peurs, l'imaginaire, la colère, le reproche fonctionnent.

On n'est pas "pauvre" au sens évangélique du terme, quand on est riche de ses malheurs... La vraie pauvreté est une disponibilité à avancer, parce qu'on est nu des résistances et des complications qui nous situent en idole souffrante de nous-mêmes.

La rumination négative n'est pas moins inflation de soi que l'orgueil de ceux qui réussissent. Elle est même plus insidieuse, faisant croire parce qu'on se fustige, qu'on est pauvre et démuni... C'est tout le contraire. Il n'y a pas pire attachement à soi que cette attention négative qui obnubile et colore la non vie.

 

Ressasser le passé, s'enfermer dans l'injustice des situations, s'appesantir sur le négatif de sa vie, ne fait que ligoter dans un statut de victime où seule la douleur a sa place.

Pour la personne blessée d’une pathologie, c'est en décidant de changer de regard, parce qu'elle n'en peut plus, parce que ça ne mène nulle part, qu'elle peut considérer tout ce poids comme un bagage, et non comme une identité.

Cette personne peut alors alléger son cœur même si le sac, lui, est lourd ; ne plus laisser les données de sa vie résonner négativement, refuser les délayages du mental, et choisir une certaine liberté.

 

Vivre avec un conjoint atteint d'une réelle pathologie est quelque chose de terrible. Et dans la mesure où cette pathologie n'est plus ou moins véritablement efficiente et repérable que dans le cercle familial restreint, celui ou celle qui accompagne en est d'autant plus seul(e), incompris(e)... Un suivi thérapeutique est souvent nécessaire au moins ponctuellement, pour être entendu dans les impasses auxquelles on est confronté. Il faut pouvoir dépasser l’insécurité de la relation avec cet autre, ponctuée de rencontres qui se font rarement en réciprocité tant le déphasage maintient une part d’incommunicabilité.

 

Cette aventure peut toutefois être chemin, pour chacun, et spécialement pour qui est engagé dans une démarche d'intériorité, de spiritualité.

L'amour y est alors hautement vérifié, décapé, tant la capacité de don se trouve mise à l'épreuve... Et lorsque la personne pathologique échappe à son narcissisme et à ses interprétations si elle le peut, une vie certes particulière mais habitée de joie peut se redéployer. La relation peut redevenir vivifiante.

Cela ne met pas fin aux problèmes, surtout dans le cas de tendances liées à des psychoses ou à des états limites, mais cela permet de considérer l'autre sans jugement ni attente, dans le maximum de ce qu'il ou elle peut donner, et de s'en réjouir ou au moins de s'en apaiser.

 

L'apprentissage d'une vie commune avec quelqu'un d'ainsi handicapé est long, parce que les efforts d'adaptation de la personne pathologique, ses accès d'apparente normalité, peuvent susciter des espoirs souvent sans fondement, et alimenter de nouvelles déceptions.

Mais ce chemin vers la simplicité de l'instant présent renvoie à chacun sa propre responsabilisation, sa densité intérieure, et l'opportunité de choisir la Vie.

 

Aspirer à la légèreté, au décentrement, et s'y décider change tout, même si extérieurement rien n'est modifié.

C'est le regard qui fait la réalité.

Et la clé est de comprendre dans sa chair, que la joie seule permet l’amour ressenti comme nourrissant !

 
Amour et pathos 2

J'avais annoncé un prolongement au thème "amour et pathologie". Le témoignage d'une amie chère vient en fournir la trame avec une rare pertinence, dans la mesure où sa parole vient de l'intérieur même de la souffrance, liée en l'occurrence à une structure abandonnique. Voici avec quelques adaptations que la discrétion impose, son texte, en italique :

 

"La pathologie quand elle est profonde est un handicap mental, et cela peut être comparé à un handicap physique. C'est même probablement plus vicieux, car cette forme de handicap n'apparaît pas à première vue aux autres.

Et très franchement, il met du temps à apparaître à soi-même.

Ainsi, vouloir sortir des prisons de son mental, c'est comme vouloir marcher lorsqu'on est dans un fauteuil roulant. Il ne suffit pas de le vouloir, ni de vouloir changer son regard pour réussir (bien que ce soit indispensable). J'ai passé la moitié de ma vie à tenter de me rééduquer et je suis toujours dans mon "fauteuil roulant" mental. Une partie de moi est inerte, comme chez un handicapé physique qui a conscience de ses membres sans pouvoir les faire bouger.

Exactement de la même façon qu'un handicapé physique, j'ai compensé en développant d'autres potentiels. Mais on dit que l'amour est le moteur de la vie, alors quand on ne ressent pas l'amour....

Le problème quand le handicap ne se voit pas, c'est l'absence de compassion des autres. Ils ne peuvent pas savoir et encore moins comprendre (sauf parfois les très proches et ceux qui sont formés au discernement des problèmes psy).

Dans mon cas, je donne une impression contraire à mon intérieur, n'étant handicapée "que" dans la partie affective. Les gens me voient forte, indépendante, et agissent en conséquence. Par contre, dans la relation affective, quand la pathologie se dévoile, c'est la fuite assurée, car l'autre se sent complètement "trompé sur la marchandise". Et en parler, ne serait-ce qu'un peu au départ, c'est se heurter à une incompréhension, dans le sens où ce qui ne se voit pas est difficilement validé, intégré.

Ma pathologie est tellement marquée que je ne peux pas la confronter à une relation d'amour, celle-ci n'y résistant pas.

Je pense et j'ai espoir que je m'en sortirai, mais je sais que j'aurai toujours des béquilles, et que je devrai me méfier d'une rechute.

Je ne sais pas si j'arrive à exprimer le sentiment d'impuissance que les pathologies induisent. Lorsque celles-ci sont lourdes, je crois qu'on peut évoluer, mais ça reste limité.

J'aime ton article car il est optimiste, et je suis optimiste, mais en étant également réaliste, lucide. Etre en amour avec quelqu'un atteint comme moi d'une pathologie, c'est accepter de "pousser le fauteuil". J'admire la capacité de certaines personnes à pouvoir le faire, et quand il est bien légitime d'être las, de savoir aller chercher de la force vers un "ailleurs" pour continuer.

Je comprends à quel point il doit être difficile d'être en relation avec une personne pathologique. Il faut vraiment être doté de la capacité d'aimer d'un amour vrai.

Les pathologiques ont toujours le sentiment d'être incompris, victimes, et sont centrés sur eux, empêtrés dans leur débat intérieur. Il est bien évident pourtant que l'autre souffre aussi. On oublie souvent dans sa propre douleur qu'un handicap est un poids également pour l'autre, pour l'entourage, parfois lourd à porter."


 

 

Tout est présent dans ce témoignage :

 

- La sectorisation bien précise de certaines pathologies pouvant ainsi ne pas être perceptibles dans des contextes "neutres", ce qui complique à la fois la crédibilité de la personne et celle de son entourage quand il y a opportunité d'en parler.

- L'incompréhension qui ressort de cette distance entre l'apparence, l'image, les aptitudes visibles, et ce qui est vécu en profondeur.

- Le discernement difficile pour le sujet lui-même, qui subit ses échecs, ses schémas de répétition, ses impasses, sans comprendre que ce dont il souffre peut être identifié et rattaché à des causes connues.

- L'impuissance radicale à faire évoluer quoi que ce soit par volonté, la structuration psychique de la personne étant inapte à gérer ou même appréhender de manière correcte les domaines de réalité atteints par la pathologie.

- Le centrement sur soi vécu par la personne qui souffre, l'empêchant de prendre conscience du poids qu'elle représente pour ses proches, ou lorsqu'elle le mesure au moins en partie, la conduisant à nourrir sa culpabilité et l'enfermant encore davantage sur elle-même et dans sa tristesse.

 

Les sages et les spirituels de toutes les traditions insistent sur le fait que qui ne se connaît pas déjà soi-même ne peut prétendre à connaître le divin.

 

D'une autre manière, il est dit aussi qu'aucun travail ne peut se faire ailleurs que dans la vérité. Et cette vérité, c'est la reconnaissance humble et l'acceptation libre de ce qui est, des effets de la pathologie en soi et chez les autres.

 

Même la prière et une apparente vie spirituelle peuvent n'être qu'une forme subtile et pernicieuse où l'ego se nourrit. Ce n'est pas parce qu'on est du côté des souffrants qu'on est converti, et les forces qui à cause de notre mauvais façonnage d'origine nous poussent à interpréter, à projeter, à imaginer, à douter, à ruminer, à désespérer, à ressasser l'injustice ou la colère, à juger, à fuir tout autant qu'à agresser, à manipuler, à agir nos peurs, à confondre les situations actuelles avec celles qui angoissent l'enfant en nous, restent des forces de mort.

La correspondance à des formes extérieures, l'accumulation des connaissances, même et surtout si elles sont d'ordre spirituel, ne sont alors que de fausses sécurités, des projections qui maintiennent dans la bonne conscience souffrante.

Rien ne peut se faire de vrai sans reconnaître et accepter ce qui est, et c'est l'unique lieu où la volonté peut quelque chose : Dans la décision de ne pas s'appesantir sur soi, de se quitter, d'aller au-delà de sa complexité, de dépasser les obnubilations, de franchir les portes qui nous arrêtent, de consentir à perdre jusqu'à notre identité de victime et la complicité ambivalente qui l'accompagne.

 

L'optimisme affiché en première partie de ce thème n'est donc pas une utopie, dans le sens où il ne concerne pas la pathologie elle-même, mais la façon dont elle est gérée, apprivoisée, allégée de sourire et de confiance.

"Alors quand on ne ressent pas l'amour..." écrivait mon amie. Et cela concerne tant ceux et celles dont la personnalité s'est organisée à partir d'un schéma erroné...

Cette décision de se décentrer, d'échapper à l'importance négative et souffrante de soi, peut permettre d'approcher quelque chose de l'amour, de l'amour vrai, pas de l'amour besoin, faux et démesuré qui se substitue à l'autre, fusionne avec l'autre, ni de celui qui par son déficit laisse en béance.

 

L'équilibre, c'est quand l'amour est joie et liberté, s'incarnant dans le réel du banal quotidien par les gestes, les paroles, les actions, les réactions, les maîtrises du silence et de la solitude, les pensées, la sécurité intérieure. Cet équilibre permet de s'aimer soi avec douceur, compassion, humour, et conduit à aimer l'autre d'un don responsable et gratuit.

 

Certes, la pathologie est un véritable handicap intérieur, une autre manière de pouvoir être au monde, mais si les données en sont apprivoisées, elle peut dans les limites qui sont les siennes, permettre l'amour reçu et donné, laissant la joie éclore.

 

Six ans après avoir écrit cet article, l'amie en question a pu identifier les racines de son comportement au point d'en être alertée avant de se sentir submergée, et une nouvelle relation, heureuse, s'est enfin établie...

 
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